Les cagots

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Le " Cagot "


"Si vous parcourez jamais les Pyrénées occidentales, vous entendrez souvent répéter les mots de Cagots, d'Agots, de Crestiaas. Ici c'est la fontaine des Cagots, là une porte d'église appelée la porte des Crestiaas. Le Cagot, le Crestiaa, c'est ce Basque, ce Béarnais au teint blanc ou plutôt blafard, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, au lobe de l'oreille enflé et arrondi, que vous voyez passer là-bas. Votre guide vous le signalera d'un mouvement de tête accompagné d'un sourire mystérieux, et vous dira tout bas : c'est un Cagot.
Que faut-il entendre par ce nom ? Une race d'hommes autrefois proscrits par l'opinion publique et par les lois, et, pour ainsi dire, tenue en quarantaine dans les lieux qu'il lui était permis d'habiter. Ne demandez pas aux gens du pays la raison d'un préjugé aussi tenace, d'un traitement aussi barbare, vous n'obtiendriez que des réponses confuses, contradictoires et souvent absurdes. " (Francisque Michel dans "Le Pays Basque")

Que d'interrogations sur le mystère des Cagots !
Que d'hypothèses émises au sujet de leurs origines et de la raison de leur exclusion !
Que d'absurdités, de fausses légendes racontées sur leur compte !
Que de tentatives cherchant à justifier leur rejet de la société !
Mais, tout d'abord, savons-nous comment pouvaient vivre, à la fin du XVIIème siècle et au cours du XVIIIème, les Cagots, longtemps victimes de la ségrégation de la part de leurs contemporains …

C'est ce que nous avons essayé de faire et plus particulièrement dans les vallées de Basse-Navarre où, d'après Arnaud D'OYENART, "Ils étaient considérés comme étrangers sur leur terre natale…"
Aux alentours de l'an 1000, la plus grande partie du Pays Basque et de la Navarre était constituée de vallées d'accès difficile, de contrées incultes et de forêts sauvages.
D'après Arturo Campion, le mot "Basque" serait un dérivé de "Bazoko", synonyme de "Oihaneko" qui signifie "du bois" ou "de la forêt"…

A l'origine les premiers habitants de ces régions devaient vivre et tirer leur subsistance de ces étendues boisées, avant les défrichements et l'installation d'habitats sédentaires dans les clairières. Et, pendant longtemps, la forêt a continué à recéler des richesses : bois de chauffage-bois de construction-bois servant à façonner les outils, les instruments, les ustensiles de cuisine-le gibier-les plantes, fruits, baies, glands, faînes, herbes médicinales.
Aussi peut-on penser que, pendant longtemps, des groupes humains ont vécu dans les bois ou à leurs limites : bucherons, charbonniers, vanniers, braconniers. Et restant toujours à l'écart des activités des bourgs.

Ces groupes seraient peut-être à l'origine de ces marginaux qui seront qualifiés plus tard du nom de "Cagots" (vers 1500).

D'autre part, à partir du XIIème siècle, dans le sud-ouest de la France et le nord de l'Espagne, s'étaient édifiées des constructions nouvelles jalonnant les chemins de St Jacques de Compostelle (villages fortifiés, bastides, monastères, églises, chapelles, hôpitaux, prieurés, commanderies …). Pour tous ces travaux, une main-d'oeuvre expérimentée (charpentiers, menuisiers, forgerons, maçons, tailleurs de pierre) était utilisée.

On peut supposer que des contacts se sont établis entre ces compagnons bâtisseurs, ayant besoin de matériaux et d'aide, et les gens habitant toujours dans la forêt ou à proximité de celle-ci. Ont-ils transmis leur savoir, leurs techniques, leur art, à ces exclus vivant dans les bois qui, par la suite, pourront se spécialiser dans des métiers artisanaux ?

Cette population flottante, vivant de façon différente des sédentaires, et possédant des connaissances suspectes, voisines de la sorcellerie, sera pendant des siècles, méprisée, rejetée des populations des bourgs voisins, chargée de tous les maux d'autrefois et, servant de bouc émissaire aux difficultés de l'époque, ainsi toute désignée à la vindicte populaire.
Par contre, nous pouvons penser que leur situation isolée aurait pu servir de refuge à d'autres catégories : cadets sans terre-pélerins épuisés et malades-exilés, fugitifs, déserteurs, vagabonds-hérétiques, rescapés de l'Inquisition-survivants de villages détruits par les épidémies ou les guerres.

Nous savons que ces Cagots, ont été longtemps confinés dans des quartiers ou hameaux écartés, dans des maisons ou des bordes isolées, étant séparés des non-Cagots par un ruisseau, un repli de terrain, un bois ou une forêt. D'ailleurs, la signification des noms de maisons confirme leur situation géographique : au bout, à l'extrémité, à l'intérieur des bois et des forêts-au bout de la rue, du chemin-au bout de la lande, de la terre cultivée, de la montagne-au bout de la ronceraie-près de l'eau, du ruisseau, de la source, de la fontaine et même du ravin-dans des endroits exposés au vent, incultes, sablonneux, pierreux, caillouteux.

Nous avons constaté également des liens entre les différentes communautés de Cagots de la région, ainsi que les mariages strictement entre eux,jusque environ 1760.

Au départ on les trouve très solidaires, défendant leurs droits et cherchant l'égalité dans la place à l'église (ils y ont, longtemps, été relégués dans le fond). Étant de très bons artisans, ils sont nécessaires à la population environnante et à l'économie du pays. Bien qu'assez susceptibles, ils s'émancipent tout au long du XVIIIème siècle, leurs rapports s'améliorant avec les non-Cagots. Également ils achètent de nouvelles terres, maisons ou bordes. Nombre de descendants de Cagots, artisans ou musiciens deviennent cultivateurs, d'autres seront chirurgiens, marchands, maîtres d'écoles, douaniers…

A la fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème, ils partaient de leurs quartiers pour s'installer dans d'autres villages ou hameaux.

Nombre d'entre eux seront soldats de la République et de l'Empire. Plus tard, certains émigreront en Argentine, en Uruguay ou en Californie.

Dans cette étude sur les Cagots Basques et leurs descendants, nous avons essayé de démontrer la place importante de ces gens dans la société du XVIIIème et, par là, mieux éclairer ce que pouvait être leur vie. Et suivant en celà la suggestion faite par M. Kita Tambourin dans son article sur " La maison et son nom à Baïgorri" : "L'existence autrefois d'un groupe humain en marge dans le village, celui des Agots, pourrait aussi fournir un nouveau sujet de recherche ethnologique, tant il est vrai que savoir ce que rejette une société, ce qu'elle occulte, donne un éclairage nouveau sur sa mentalité profonde"